Échappée belle dans les Alpes de Racha : pourquoi nous avons choisi d'éviter Batoumi et Kazbegi
L'idée de ce voyage est née par une soirée de printemps pluvieuse, alors que ma sœur Olga et moi étions assises dans la cuisine à réfléchir à nos vacances d'été. Nous avions toutes les deux un besoin désespéré de calme, de montagnes majestueuses et de nature intacte, loin des foules de touristes, des bus bondés et des files d'attente interminables. Les itinéraires populaires de Géorgie, comme la Route militaire géorgienne, le Kazbek ou les plages de Batoumi, ont été écartés presque immédiatement. Nous cherchions un endroit isolé, verdoyant et préservé. C'est ainsi qu'est apparue sur notre carte la région de Racha, un territoire que les Géorgiens eux-mêmes appellent leur Suisse, mais où le tourisme de masse se fait rare en raison d'une logistique complexe.
Nous avons commencé à étudier la question en détail, à parcourir les forums et à lire les quelques récits de backpackers disponibles. Il s'est avéré que Racha correspondait parfaitement à nos attentes : des forêts de conifères denses, des grottes karstiques, des rivières tumultueuses, des glaciers, et pratiquement aucun hôtel ostentatoire ni centre de divertissement bruyant. Nos principaux points de repère étaient la petite ville d'Oni et le minuscule village de montagne de Shovi, entouré de sapins séculaires. Nous étions fermement décidées à passer l'intégralité de nos dix jours de juillet en tête-à-tête avec cette nature sauvage mais envoûtante, en nous déplaçant à pied et à bord de véhicules tout-terrain locaux.
La préparation a nécessité une attention particulière quant à l'équipement. Comme nous prévoyions de beaucoup marcher sur les sentiers du parc national de Shaori et dans les environs de Shovi, nous avions besoin de bonnes chaussures de trekking, de vestes imperméables pour les orages soudains, de bâtons de marche et de sacs à dos fiables. Nous avons soigneusement préparé notre trousse de secours, car les pharmacies sont rares dans les zones de haute montagne, et nous avons téléchargé des cartes hors ligne qui, par la suite, nous ont sauvées plus d'une fois aux embranchements des sentiers forestiers. L'ambiance avant le départ était teintée d'une légère appréhension, mais surtout d'une immense impatience à l'idée de découvrir cette Géorgie méconnue.
Jour 1. Première rencontre avec Oni et le silence des pins centenaires
Notre voyage a commencé par notre arrivée à Oni, le centre administratif de la région historique de Racha. C'est une petite ville paisible et incroyablement chaleureuse, nichée dans la vallée de la rivière Rioni à environ 800 mètres d'altitude. Les montagnes environnantes, couvertes de forêts d'un vert émeraude, nous ont tout de suite fait comprendre que nous étions exactement là où nous voulions être. L'air y était si pur et si dense que, les premières heures, la tête nous tournait légèrement à cause de cette abondance inhabituelle d'oxygène.
Nous nous sommes installées dans une maison d'hôtes familiale traditionnelle que nous avions réservée à l'avance. C'était une maison en bois à deux étages avec un grand balcon ombragé par de la vigne et un immense jardin où notre hôtesse, Nana, faisait pousser des herbes aromatiques, des tomates et des pommes parfumées. Nana nous a accueillies comme si nous étions des membres de sa propre famille qu'elle n'avait pas vus depuis des années. On nous a attribué une chambre lumineuse au premier étage avec vue sur les sommets enneigés de la chaîne du Grand Caucase, qui se dessinaient au loin.
Après avoir posé nos bagages, nous sommes parties explorer la ville. À Oni, il n'y a pratiquement pas d'asphalte dans les ruelles calmes ; ce sont surtout des chemins de terre et de pierres bordés de vieilles maisons en pierre aux balcons en bois sculpté. La principale attraction de la ville est la synagogue de la fin du XIXe siècle, construite en pierre blanche. Nous avons longuement contemplé ses façades, émerveillées par la façon dont ce bâtiment s'intègre harmonieusement dans le rude paysage caucasien. Les rues étaient désertes, et seuls quelques habitants nous saluaient d'un signe de tête amical en passant.
Pour le déjeuner, nous nous sommes rendues dans un petit café familial près de la place centrale. Ce fut notre première rencontre avec la cuisine de Racha, qui se distingue nettement du reste de la Géorgie. Nous avons commandé le célèbre lobiani au jambon (rachuli lori). Il s'agit d'une tourte aux haricots, mais le secret de sa saveur incroyable réside dans l'ajout de jambon de porc fumé, mijoté longuement au four. Le goût a dépassé toutes nos attentes : une pâte salée et consistante, des haricots fondants et un délicat parfum de fumé. Nous avons accompagné le tout d'une limonade locale à l'estragon.
Après ce repas copieux, nous nous sommes promenées le long des berges de la tumultueuse rivière Rioni. L'eau s'écoulait à une vitesse impressionnante, résonnant dans toute la vallée. Nous avons trouvé un tronc d'arbre couché, nous nous y sommes assises et sommes restées silencieuses pendant une quarantaine de minutes, à écouter ce grondement et à réaliser que nous avions enfin échappé au tumulte de la ville. Le soir, Nana nous a préparé un dîner sur la terrasse : du fromage soulougouni maison, des concombres et des tomates fraîchement cueillis du jardin, assaisonnés d'une sauce épaisse aux noix, accompagnés de pain shoti encore chaud.
Nous nous sommes endormies les fenêtres grandes ouvertes, bercées par le bruit régulier de la rivière et le chant des cigales. La fraîcheur qui descendait des montagnes durant la nuit était un soulagement bienvenu après la chaleur estivale de la journée. Ce premier jour à Racha nous a apporté une sérénité absolue et la certitude que notre choix de venir ici était le bon.
Jour 2. Le miroir de Racha : le lac artificiel de Shaori et ses mystérieux gouffres karstiques
La matinée a débuté par un délicieux petit-déjeuner préparé par Nana : des pancakes faits maison avec de la confiture de myrtilles sauvages cueillies par ses soins l'année précédente, du fromage blanc frais et un café serré. Aujourd'hui, notre chemin nous menait vers le lac Shaori, un immense réservoir d'eau souvent qualifié de cœur de la Basse-Racha. Nous avions arrangé le trajet avec un chauffeur local et sa vieille Lada Niva, car les transports publics vers ces zones sont très irréguliers et parcourir une telle distance à pied en une journée aurait été impossible.
Lorsque le véhicule a franchi le col et que le panorama de Shaori s'est révélé à nous, nous avons eu le souffle coupé. Une immense étendue d'eau d'un turquoise profond était entourée de forêts denses qui descendaient jusqu'au bord de l'eau. Les arbres se reflétaient si parfaitement dans le lac que le monde semblait s'être inversé. L'eau était d'un calme absolu, sans la moindre ride. Le chauffeur nous a déposées sur l'une des rives sauvages, convenant de venir nous récupérer en fin d'après-midi.
Ma sœur et moi avons décidé de parcourir une partie de la rive à pied. Il n'y avait pas de plages aménagées, pas de transats ni de cafés bruyants, seulement quelques rares pêcheurs sur leurs barques pneumatiques. Nous marchions sur un tapis moelleux d'aiguilles de pin, respirant l'odeur mêlée de résine et de terre humide. De temps en temps, nous débouchions sur de petites criques de sable où l'eau était chaude et transparente. Olga a même tenté de s'y baigner, bien que l'eau de Shaori reste particulièrement vivifiante, même au plus chaud de l'été.
Le but principal de notre randonnée du jour était de trouver des gouffres karstiques et des grottes dissimulées dans les bois environnants. Armées de nos cartes hors ligne, nous avons quitté la rive pour nous enfoncer dans la forêt. La montée était douce, mais l'humidité était élevée à cause de la végétation dense. Après une heure de recherche, nous avons découvert le premier gouffre : une profonde cavité dans le sol, envahie de fougères et de mousse, d'où s'échappait un froid glacial. On aurait dit un portail vers une autre dimension.
Nous avons déjeuné dans une clairière avec les provisions achetées le matin même au marché d'Oni : du pain lavash, du fromage et des pêches géorgiennes bien mûres. Manger en plein air après plusieurs kilomètres de marche était un pur bonheur. Assises sur un arbre tombé, nous écoutions le pic-vert et le bruissement des lézards dans l'herbe, savourant l'absence totale de civilisation.
Sur le chemin du retour, nous sommes tombées sur la petite église historique de Nikortsminda, située légèrement à l'écart du lac. Ce monument du XIe siècle nous a impressionnées par la finesse de ses sculptures sur pierre. Nous sommes entrées à l'intérieur pour contempler les fresques anciennes, éclairées seulement par de fins rayons de soleil traversant les fenêtres étroites. De retour à Oni en soirée, nous sommes tombées de fatigue sur nos lits, ressentant une agréable lassitude.
Jour 3. Installation à Shovi et le monde oublié d'une ancienne station soviétique
Le troisième jour, nous avons fait nos adieux à la chaleureuse Nana pour monter plus haut dans la montagne, vers le village de Shovi. Cette station thermale, située à 1600 mètres d'altitude, était autrefois l'un des lieux de villégiature les plus prestigieux de l'époque soviétique grâce à ses sources d'eau minérale et son climat unique. La route serpentait le long de gorges étroites, passant devant des villages semi-abandonnés et des falaises abruptes. Plus nous montions, plus l'air se refroidissait et plus les montagnes devenaient imposantes.
Shovi nous a accueillies dans un calme plat, enveloppé d'une brume légère accrochée à la cime des sapins géants. Nous nous sommes installées dans une modeste maison d'hôtes en bois tenue par un couple de personnes âgées, Rezo et Daredjan. Notre chambre mansardée offrait une vue directe sur trois glaciers brillant sous le soleil d'été. À l'intérieur, l'endroit sentait bon le bois et les herbes séchées. Il n'y avait pas d'accès à Internet, ce qui était l'occasion parfaite pour une véritable détox numérique.
Nous sommes parties nous promener dans l'ancien domaine thermal soviétique. De nombreux bâtiments d'hébergement en bois sont aujourd'hui abandonnés et tombent lentement en ruine, repris par la forêt. L'atmosphère y était à la fois mystérieuse et empreinte de nostalgie : vérandas sculptées, sentiers envahis par la végétation, vieux panneaux indicateurs. Nous avons déambulé parmi ces vestiges du passé, imaginant la vie qui y bouillonnait un demi-siècle plus tôt. La nature reprend peu à peu ses droits, transformant l'architecture en un élément de la forêt.
L'une des particularités de Shovi réside dans ses sources d'eau minérale qui jaillissent directement du sol. Les locaux appellent cette eau « utsera ». Nous avons trouvé plusieurs sources aux compositions chimiques différentes. L'eau y est naturellement gazeuse, avec un fort goût de fer et de soufre. C'était surprenant au début, mais très rafraîchissant. Nous avons rempli une bouteille à une source qui, d'après Rezo, est excellente pour la digestion.
Pour le dîner, nous nous sommes rendues dans la petite cantine de l'unique pensionnat encore en activité. On nous a servi un repas simple mais réconfortant : une soupe kharcho bien chaude au bœuf et aux herbes fraîches, ainsi que des roulés d'aubergines à la pâte de noix. Tout était préparé de façon familiale, sans chichis, mais divinement bon. Le soir, nous étions assises sur le perron de notre hébergement, enveloppées dans des couvertures chaudes, à boire une tisane de montagnes préparée par Daredjan. La température était descendue à douze degrés, et pour la première fois de l'été, nous avons vraiment eu froid.
Jour 4. Randonnée vers les contreforts du glacier Buba
Nous avons consacré cette journée à l'un des itinéraires les plus beaux et les plus exigeants des environs de Shovi : l'ascension vers le glacier Buba. Nous devions surmonter un dénivelé positif d'environ 800 mètres à travers des sentiers rocailleux et des alpages. Debout à six heures du matin, nous avons pris un solide petit-déjeuner à base de galettes de fromage blanc et de porridge, vérifié nos réserves d'eau et entamé la marche. Le soleil pointait à peine derrière les sommets et l'herbe était couverte de rosée.
La première partie du sentier traversait une forêt dense de sapins. La pente était raide et le souffle court, mais l'odeur des aiguilles de pin et la fraîcheur matinale nous encourageaient à avancer. Nous progressions à un rythme régulier, faisant de courtes pauses toutes les demi-heures pour nous hydrater et vérifier notre position sur le GPS. Progressivement, la forêt s'est éclaircie pour laisser place à de vastes prairies alpines. Nous y avons découvert une explosion de couleurs : des campanules bleues, des boutons d'or jaunes et des marguerites blanches s'étendaient à perte de vue.
Plus nous prenions de la hauteur, plus les paysages devenaient grandioses derrière nous. La vallée de Shovi ne semblait plus être qu'un minuscule village de poupées niché entre les immenses plis verdoyants de la montagne. À un certain point, le sentier s'est transformé en un pierrier instable, rendant la progression plus technique sous le crissement des pierres. Nos bâtons de marche se sont avérés indispensables pour maintenir notre équilibre sur cette pente glissante.
Finalement, après un dernier effort soutenu, nous avons débouché sur un plateau rocheux, juste en face du front du glacier Buba. La sensation était indescriptible : devant nous se dressait une immense muraille de glace bleu-gris, d'où émanait un froid d'un autre monde. Des dizaines de petits ruisseaux s'en échappaient en grondant, donnant naissance à des torrents de montagne. Nous nous trouvions à près de 2500 mètres d'altitude, entourées de roches sombres et de neiges éternelles, nous sentant minuscules face à cette immensité.
Nous avons improvisé un pique-nique sur les rochers au pied du glacier. Olga a sorti le thermos de thé bien chaud préparé le matin et des sandwichs au fameux jambon de Racha. Jamais un simple thé au thym ne m'avait paru aussi délicieux. Nous sommes restées près d'une heure au pied du glacier, contemplant cette beauté brute et écoutant les craquements sourds de la glace venant des profondeurs.
La descente vers Shovi s'est révélée tout aussi exigeante pour nos genoux, sollicités par la pente raide. Nous sommes revenues à la maison d'hôtes en fin d'après-midi, épuisées mais comblées. Daredjan, voyant nos mines fatiguées, avait déjà préparé le sauna au feu de bois. La chaleur de la vapeur combinée à l'eau glacée du ruisseau de montagne nous a complètement revigorées, balayant toutes les courbatures.
Jour 5. Les secrets d'Utsera et détente près des sources thermales
Après l'effort intense de la veille, nous nous sommes accordé une journée de transition plus calme. Notre destination était le village voisin d'Utsera, réputé pour ses forêts d'ifs centenaires et ses eaux minérales curatives. Nous avons fait du stop, et un habitant chaleureux au volant d'une vieille Mercedes a gentiment accepté de nous y conduire gratuitement, nous racontant tout au long du trajet des anecdotes sur sa jeunesse et les coutumes de Racha.
Utsera s'est révélé être un village pittoresque, s'étendant de part et d'autre de la rivière Rioni. La principale curiosité du lieu est sa forêt d'ifs anciens, dont certains spécimens ont plus de mille ans. En pénétrant sous cette canopée, nous avons eu l'impression d'entrer dans un conte de fées. Les troncs massifs à l'écorce rougeâtre, recouverts d'une épaisse mousse, bloquaient presque entièrement la lumière du jour, créant une pénombre mystique et un silence impressionnant, seulement interrompu par le murmure lointain de la rivière.
Nous avons passé plusieurs heures à arpenter les sentiers de cette forêt unique, respirant cet air pur réputé bénéfique pour les voies respiratoires. Après cette balade, nous nous sommes dirigées vers les célèbres sources d'Utsera, qui comptent plus de vingt variétés d'eaux différentes. Nous avons goûté l'eau de plusieurs d'entre elles, chacune ayant sa propre signature : de la plus douce et légèrement sucrée à la plus gazeuse et piquante.
Nous avons déjeuné dans une petite auberge familiale au bord de l'eau. Nous avons choisi de goûter au shkmeruli, un plat traditionnel de Racha. C'est un poulet juteux cuit dans un plat en terre cuite (ketsi) au four, nappé d'une sauce riche à la crème et à l'ail. Le plat nous a été servi frémissant et extrêmement parfumé. Nous y avons trempé des morceaux de pain chaud, oubliant tout le reste. L'odeur d'ail était si prononcée que nous avons compris qu'il valait mieux éviter les contacts sociaux pour le reste de la journée.
Nous avons passé le reste de l'après-midi sur les galets au bord de la Rioni, à regarder l'eau couler et à faire des ricochets. Ce fut une journée de pure contemplation, idéale pour recharger les batteries. En fin de journée, nous sommes rentrées à pied vers notre hébergement à Shovi, profitant des lumières du coucher de soleil qui teintaient les sommets enneigés d'un rose délicat.
Jour 6. Le sentier secret vers le glacier Tbilisa
Après notre pause à Utsera, nous étions prêtes pour une nouvelle randonnée. Cette fois, notre objectif était le glacier Tbilisa. Cet itinéraire est moins fréquenté que celui de Buba, mais les habitants nous avaient assuré que les paysages y étaient encore plus sauvages et spectaculaires. Notre chemin suivait le lit de la rivière Chanchakhi jusqu'à sa source.
Le sentier débutait juste à la sortie de Shovi. Les premiers kilomètres se faisaient sur un chemin forestier relativement plat, qui s'est progressivement rétréci pour devenir une simple sente dissimulée par des fougères plus hautes que nous. À plusieurs reprises, nous avons dû traverser à gué de petits ruisseaux de montagne. L'eau y était glaciale, mais cela nous a bien réveillées dans la fraîcheur du matin. Nous suivions de rares marques de peinture laissées sur les arbres et les rochers.
La forêt s'est ensuite effacée pour ouvrir sur une large vallée pierreuse, encadrée par deux immenses parois rocheuses. Le paysage est devenu minéral, presque lunaire. De gros blocs rocheux, déposés là par d'anciennes coulées de boue, jonchaient le sol, tandis que le massif de Tbilisa se dressait devant nous. Progresser sur ces pierres instables demandait de la concentration, nous obligeant à sauter d'un bloc à l'autre. Olga s'est montrée très agile pour garder son équilibre à l'aide de ses bâtons.
Vers midi, nous avons atteint le point final de notre marche, là où le glacier Tbilisa rejoint la vallée. Le spectacle était grandiose et impressionnant. Une immense langue de glace grise, striée de crevasses et couverte de débris rocheux, semblait figée dans le temps. De sous une arche de glace sombre à la base du glacier s'échappait un torrent impétueux dans un grondement assourdissant. Installées à bonne distance sur un énorme bloc de granit, nous avons contemplé ce spectacle de la nature.
Notre repas se composait de fromages géorgiens, de pain et de figues séchées. Nous étions assises dans un silence seulement rompu par le bruit de l'eau et le cri lointain des aigles royaux planant dans le ciel. Dans ces moments-là, on ressent pleinement la force de la nature et notre propre modestie. Nous avons pris de nombreuses photos, tout en sachant qu'aucune image ne pourrait restituer la véritable échelle de ce paysage.
Le retour nous a demandé environ quatre heures de marche. Nous sommes revenues à la maison d'hôtes épuisées, mais heureuses du chemin parcouru. Rezo et Daredjan nous attendaient autour d'un feu qu'ils avaient allumé dans la cour. Nous avons passé la soirée près des flammes, à écouter Rezo raconter l'histoire de la région tout en dégustant son vin maison, issu de raisins de Basse-Racha. Ce fut l'un des moments les plus chaleureux de notre séjour.
Jour 7. À la recherche des églises anciennes : Mravaldali
Après plusieurs jours passés dans les hauteurs de Shovi, nous avons décidé de redescendre un peu pour consacrer notre journée au patrimoine culturel de Racha. Notre but était l'église de Mravaldali, perchée à environ 1800 mètres d'altitude au sommet d'une crête spectaculaire. Pour y accéder, il faut emprunter une piste en terre sinueuse et escarpée, uniquement praticable en véhicule tout-terrain.
Nous avons à nouveau fait appel à notre chauffeur habituel et sa Lada Niva. Le trajet fut mémorable : le moteur rugissait pour franchir les ornières profondes et les montées abruptes, tandis que des vues plongeantes défilaient par la vitre. À plusieurs reprises, nous avons cru rester bloquées, mais le chauffeur maîtrisait parfaitement son véhicule, détendant l'atmosphère avec ses anecdotes locales. En chemin, nous avons traversé de minuscules hameaux isolés où le temps semblait s'être arrêté.
Arrivées au sommet de la crête, le panorama nous a fait oublier les secousses du voyage. L'église Saint-Georges de Mravaldali se dressait au bord du précipice, offrant une vue à 360 degrés sur toute la région de Racha et, au loin, sur les sommets enneigés de la Svanétie. L'énergie du lieu était palpable. Cette église du XIe siècle, partiellement endommagée par un séisme en 1991, a été soigneusement restaurée.
Nous sommes entrées dans l'édifice. L'intérieur était frais et imprégné d'une odeur de cire d'abeille. Des fragments de fresques médiévales et des bas-reliefs sculptés représentant des animaux mythiques ornaient encore les murs. Il n'y avait aucun autre visiteur, seulement le gardien des lieux qui nous a saluées en silence et nous a invitées à monter au clocher. Là-haut, le vent soufflait fort, mais la vue sur les vagues verdoyantes des montagnes valait largement l'effort.
Après cette visite, nous nous sommes installées pour un pique-nique sur la pente d'herbe tendre à proximité. L'air sentait bon le thym sauvage et la sauge. Nous nous sommes allongées dans l'herbe à observer les nuages passer, si proches qu'on aurait dit pouvoir les toucher. Ce fut une véritable journée de déconnexion et de repos de l'esprit.
Le soir venu, nous sommes retournées à Oni, ayant choisi d'y passer nos derniers jours car la ville constitue un excellent point de départ pour rayonner dans la région. Nous avons retrouvé notre chambre chez Nana, qui nous a accueillies chaleureusement en nous préparant une grande assiette de khinkali fumants au bœuf et aux herbes.
Jour 8. Les sentiers sauvages des gorges de la Rioni
Nous avons décidé de consacrer cette journée à l'exploration des sentiers sauvages le long de la rivière Rioni, au nord d'Oni. Nous n'avions pas d'objectif précis comme un glacier ou un sommet, mais souhaitions simplement marcher dans des espaces préservés où même les locaux s'aventurent rarement. Équipées de nos bâtons et de quelques encas, nous sommes parties de bon matin.
Le sentier suivait la rive gauche de la rivière, s'élevant parfois sur des promontoires rocheux avant de redescendre au niveau de l'eau. La Rioni se montrait ici particulièrement sauvage : ses eaux grises et tumultueuses se jetaient contre d'immenses blocs de pierre, projetant de fines gouttelettes d'eau. À certains endroits, la gorge se resserrait tant que les falaises semblaient surplomber le chemin, masquant le ciel. La puissance brute de la nature nous entourait.
En cours de route, nous sommes tombées sur les restes d'un vieux pont suspendu qui reliait autrefois les deux rives. Ses câbles rouillés et ses planches de bois vermoulues offraient un spectacle photogénique, mais tenter de le traverser aurait été extrêmement dangereux. Nous avons pris quelques clichés de cette ruine, témoin discret de l'histoire du lieu, avant de faire un détour d'un kilomètre pour trouver un passage à gué sécurisé sur un affluent.
En milieu d'après-midi, nous avons débouché sur une jolie clairière bordée de ronces sauvages. À notre grande joie, les buissons étaient chargés de mûres sauvages bien mûres. Nous avons passé un long moment à cueillir et déguster ces fruits sucrés et acidulés directement sur la branche. Nos mains et nos lèvres ont rapidement pris une teinte violette, mais il était difficile de s'arrêter. Ce fut l'une des meilleures surprises gustatives de notre séjour.
Nous avons déjeuné sur place, au rythme du grondement de la rivière. Sur le chemin du retour vers Oni, nous nous sommes légèrement égarées en empruntant une ancienne piste forestière, mais grâce à nos applications de cartographie, nous avons rapidement retrouvé le bon itinéraire. Cette journée nous a prouvé que la nature de Racha réserve de belles surprises à chaque détour, même en dehors des sentiers connus.
Jour 9. Le lac Oudziro — notre plus grand défi
Le neuvième jour, nous nous sommes lancées dans l'étape la plus exigeante de notre voyage : l'ascension vers le lac d'altitude d'Oudziro (ce qui signifie « sans fond »). Ce lac est situé à 2800 d'altitude, sur les flancs du mont Katitsvera. Les habitants nous avaient prévenues que la montée était particulièrement raide et demandait une excellente condition physique, mais l'envie de découvrir ce site exceptionnel a pris le dessus.
Nous avons engagé un guide local expérimenté nommé Guiorgui, car le sentier s'efface parfois au milieu des rochers et des éboulis, et s'y aventurer seules aurait été imprudent. L'ascension a débuté depuis le village de Glola. Les trois premières heures ont été un véritable test d'endurance, avec un sentier grimpant à près de 40 degrés à travers une forêt de pins anciens. Nous progressions lentement, pas après pas, sous la chaleur de juillet.
Une fois la limite des arbres franchie, nous avons attaqué un long couloir pierreux très incliné. Les pierres se dérobaient sous nos pas, le soleil tapait fort et l'air se raréfiait. À plusieurs reprises, j'ai pensé à faire demi-tour, mais les encouragements d'Olga et le calme rassurant de Guiorgui m'ont aidée à avancer. Sur la dernière section, nous avons dû poser les mains pour franchir certains passages rocheux.
Mais le spectacle qui nous attendait au col a balayé toute notre fatigue. Devant nous s'étendait un petit lac parfaitement circulaire, d'un bleu profond, dans lequel se reflétait la paroi rocheuse du mont Katitsvera et ses névés. Il n'y avait pas le moindre arbre, seulement des roches grises et des plaques de neige. C'était un paysage d'une beauté pure, brute et préservée de toute intervention humaine.
Nous sommes restées près d'une heure et demie au bord de l'eau. Olga a courageusement trempé ses mains dans l'eau qui était glaciale. Guiorgui nous a préparé un café bien chaud sur son réchaud, et à 2800 mètres d'altitude, il nous a semblé être le meilleur café de notre vie. Nous sommes restées assises en silence, heureuses d'avoir surmonté nos limites pour contempler ce lieu unique.
La descente vers Glola s'est avérée tout aussi exigeante et nous a pris environ cinq heures. Nos muscles étaient douloureux après cet effort prolongé. Lorsque nous avons enfin rejoint notre véhicule, le soleil se couchait. Ce fut l'aventure la plus difficile, mais aussi la plus marquante de notre séjour en Géorgie.
Jour 10. Adieux à Oni et derniers souvenirs
Nous avons choisi de passer notre dernière journée à Racha sur un rythme calme, pour récupérer de notre longue randonnée de la veille au lac Oudziro. Nous nous sommes réveillées tard, alors que le soleil était déjà haut. Nana nous avait préparé un petit-déjeuner d'adieu : des khachapouri au fromage tout juste sortis du four et du matsoni maison avec du miel.
Nous nous sommes rendues au marché local d'Oni pour acheter quelques spécialités à rapporter à nos proches. Ici, pas de souvenirs touristiques standardisés, mais de vrais produits du terroir. Nous avons acheté du fromage de Racha, un pot de miel de montagne récolté par des apiculteurs locaux dans les forêts de Shovi, et bien sûr, du jambon fumé traditionnel (lori) soigneusement emballé. Ces saveurs nous rappelleront notre voyage une fois de retour à la maison.
Le reste de la journée s'est déroulé au fil d'une agréable promenade dans les rues calmes d'Oni, observant les cours intérieures et disant au revoir à cette belle région. Nous avons visité le petit musée d'histoire locale, qui abrite une collection intéressante sur l'histoire et l'ethnographie de Racha. Nous y avons appris que la région possède un riche passé remontant à l'âge du bronze.
Le soir, nous avons partagé un dîner d'adieu dans le jardin avec Nana et sa famille. Installées sous un pommier, nous avons dégusté un verre de vin Khvanchkara (dont les vignes sont cultivées ici même, en Basse-Racha), accompagné de truites de rivière cuites à la braise, tout en discutant chaleureusement. Nous n'avions pas l'impression d'être de simples touristes, mais plutôt des invitées chez des amis proches. Quitter cette région si accueillante ne s'est pas fait sans un pincement au cœur.
Le cœur vert de la Géorgie : pourquoi Racha restera gravée dans nos mémoires
Ces dix jours passés à Racha se sont écoulés très rapidement, nous laissant des souvenirs précieux et un grand sentiment de sérénité. Nous avons pu réaliser notre projet initial : découvrir une Géorgie sauvage, authentique et préservée des flux touristiques majeurs. Racha nous a séduites par sa nature préservée, la beauté de ses glaciers, le calme de ses forêts et l'hospitalité sincère de ses habitants, toujours prêts à rendre service spontanément.
Ce que nous avons préféré ? Assurément, les randonnées vers les glaciers Buba et Tbilisa, ainsi que l'excursion mémorable vers le lac Oudziro. Ces grands espaces offrent un sentiment d'exploration rare de nos jours. L'absence de foule nous a permis d'apprécier pleinement le calme de la montagne. Les découvertes culinaires, du lobiani au shkmeruli, ont également agrémenté nos journées de marche.
Y avait-il des inconvénients ? Éventuellement l'accès parfois difficile aux sites et le manque d'infrastructures de transport dans certaines zones. Sans de bonnes cartes ou un véhicule adapté, se déplacer peut s'avérer complexe. Mais pour nous, ces aspects ont plutôt contribué au charme du voyage, permettant à Racha de préserver son authenticité et son caractère sauvage.
En quittant Oni, ma sœur et moi nous sommes promis de revenir un jour dans ces montagnes. Pour notre prochain séjour, nous aimerions explorer des vallées encore plus reculées de la Haute-Racha, envisager un trek de plusieurs jours en autonomie vers la Svanétie, et respirer à nouveau cet air pur des hauteurs.