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Parfums de fumée et d'injera : notre immersion gastronomique en Éthiopie à Dire Dawa

13.09.2026 г.
55
auteur:Catherine Solovieva
lieu:Éthiopie, Dire Dawa
Parfums de fumée et d'injera : notre immersion gastronomique en Éthiopie à Dire Dawa
Parfums de fumée et d'injera : notre immersion gastronomique en Éthiopie à Dire Dawa
Parfums de fumée et d'injera : notre immersion gastronomique en Éthiopie à Dire Dawa

Pourquoi l'Est de l'Éthiopie et pourquoi y avoir emmené mes parents

L'idée d'un voyage en Éthiopie n'est pas née par hasard. Mes parents sont des gens de la vieille école, difficiles à impressionner avec de simples séjours en formule tout compris, et nous avions soif d'une expérience véritablement authentique. Nous cherchions un lieu où la culture est restée intacte et où la nourriture n'est pas un simple carburant, mais un rituel sacré. L'Éthiopie a toujours fasciné par ses légendes, mais au lieu des sentiers battus de Lalibela, j'ai proposé l'Est du pays : la ville de Dire Dawa et sa voisine Harar. Cette destination, moins touristique, mêle des influences africaines, arabes et même françaises héritées du chemin de fer. Notre voyage était pensé comme une immersion gastronomique profonde : des épices secrètes des marchés aux cérémonies du café qui durent des heures. Nous attendions des saveurs explosives, tout en redoutant un peu les conditions de confort. L'ambiance avant le départ était un mélange d'excitation et d'appréhension. Nous avions étudié les différents types de galettes, appris ce qu'était le berbéré, et étions prêts à délaisser nos fourchettes. Mes parents s'étaient armés d'une trousse à pharmacie et de curiosité, tandis que j'avais ma liste de marchés locaux introuvables dans les guides. La douceur de l'hiver dans la région promettait un 25°C idéal pour les longues marches.

Jour 1. Première rencontre et parfum d'épices à Dire Dawa

À notre arrivée à Dire Dawa, nous avons été accueillis par un air sec, chargé d'effluves de poivre et de cardamome. Nous avons posé nos valises à l'hôtel African Village, choisi pour son style traditionnel : de petites maisons toukouls offrant un confort moderne. Ce lieu a immédiatement donné le ton. Mes parents ont été enchantés par le jardin luxuriant qui embaumait le jasmin. Notre priorité a été de dénicher un déjeuner. Ici, chercher sur Google est inutile : mieux vaut se fier à son nez et au nombre de locaux attablés. Nous avons trouvé un petit café près de l'ancienne gare.

Le premier plat servi fut, bien sûr, l'injera — cette grande galette acidulée à base de farine de teff qui sert à la fois d'assiette et d'ustensile. Nous avons commandé un « beyaynetu », un assortiment de divers ragoûts végétariens (wat). C'était l'introduction parfaite pour mes parents : lentilles, pois chiches, choux, betteraves, le tout disposé en touches colorées sur l'injera. Nous avons mangé avec les doigts, déchirant des morceaux de galette pour attraper la sauce. C'était bien plus complexe que sur les vidéos internet, mais ce geste crée une proximité incroyable. Maman, d'abord hésitante, a vite pris le coup de main en observant l'agilité des voisins de table.

Après le repas, nous avons déambulé dans la ville. Dire Dawa est coupée en deux par la rivière Dechatu, qui devient une route de sable sec en hiver. Nous avons exploré le quartier de Kezira, construit par les Français. Avec ses larges avenues et ses arbres centenaires, on y ressent l'esprit d'une époque révolue. Le soir, sur la terrasse de l'hôtel, nous avons vécu notre première cérémonie du café. C'est un spectacle : torréfaction des grains verts sur les braises, encens qui fume, et trois services successifs. Le café était puissant, avec des notes de chocolat. Nous sommes restés longtemps sous les étoiles à discuter de la semaine à venir, avant de sombrer dans un sommeil profond malgré les bruits inhabituels de la nuit africaine.

Jour 2. Le marché d'Ashawa et les secrets de la cuisine éthiopienne

Nous avons dédié la deuxième journée au plus grand marché de la région : Ashawa. C'est un véritable labyrinthe où l'on trouve tout, des pièces de vieux camions aux herbes rares du désert. Arrivés tôt pour voir débarquer les produits frais, mes parents ont été sidérés par l'effervescence. Papa s'est tout de suite dirigé vers le coin des épices. Nous cherchions le véritable mélange berbéré, l'âme de la cuisine éthiopienne. Une vendeuse, une dame âgée aux mains tatouées, nous a expliqué via notre guide que son mélange comptait plus de 15 ingrédients, dont du gingembre séché, de la coriandre, des clous de girofle et plusieurs variétés de piments.

Nous sommes repartis avec des sacs d'épices et du romarin séché qui a ici un parfum radicalement différent de celui d'Europe. Sur le pouce, nous avons goûté à la street food locale : des samboussas, petits triangles croustillants fourrés aux lentilles épicées. Brûlants et savoureux pour quelques centimes. Pour le déjeuner, place à la viande avec un « tibs » : du bœuf émincé sauté avec des oignons, du piment vert et du niter kibbeh, un beurre clarifié qui donne à la viande un goût de noisette irrésistible.

L'après-midi a été consacrée à l'architecture, avec une visite surprise de l'école des beaux-arts locale où les étudiants peignaient des scènes de vie rurale. Une découverte rafraîchissante de l'art contemporain éthiopien. Pour le dîner, nous avons opté pour la simplicité du « shiro », une purée épaisse de pois chiches servie dans un pot en terre cuite. C'est la base de l'alimentation locale, et mes parents ont admis que c'était l'un des plats les plus réconfortants qu'ils aient jamais goûtés. Nous avons retrouvé la fraîcheur des murs de pierre de l'African Village pour la nuit.

Jour 3. En route pour Harar et son café légendaire

Le troisième matin, nous avons pris la route pour Harar avec un chauffeur. Le trajet d'une heure et demie offre des paysages changeants, des plaines arides aux collines plantées de cactus et de khat. Harar est une cité millénaire entourée des remparts de Jugol. Nous nous sommes installés dans un « gey gar », une maison traditionnelle au cœur de la vieille ville. Un enchantement : des pièces ornées de tapis, d'assiettes émaillées aux murs et de divans bas. Mes parents avaient l'impression de vivre un conte des Mille et Une Nuits.

Le déjeuner à Harar fut mémorable dans une petite échoppe servant la « soupe de Harar », un bouillon de mouton riche en herbes. Nous sommes ensuite partis en quête du célèbre café Harar, réputé mondialement pour ses notes de fruits et de vin. Dans une minuscule brûlerie au détour d'une ruelle, on nous a servi le café avec du sel et une noisette de beurre. Cette tradition locale a d'abord choqué mes parents, mais dès la première gorgée, ils ont compris comment le gras arrondit l'amertume pour révéler une profondeur incroyable.

Le soir à Harar appartient aux flâneurs de ses 362 ruelles. On s'y perd constamment, mais les habitants nous remettaient toujours sur le bon chemin. Le clou de la soirée fut le nourrissage des hyènes. Une tradition séculaire où l'homme-hyène nourrit les prédateurs à la main. Nous étions à quelques mètres du spectacle. Papa a osé s'approcher, maman a préféré filmer de loin. Cette expérience surréaliste s'est conclue par un dîner dans notre maison d'hôtes, où la maîtresse de maison avait préparé un « doro wat » maison : un poulet mijoté dans une sauce onctueuse aux oignons et aux œufs, le sommet de l'art culinaire éthiopien.

Jour 4. Secrets du pain éthiopien et masterclass culinaire

Nous avons entamé le quatrième jour en demandant à notre hôte, Madame Mariam, de nous apprendre à cuire l'injera. C'est tout un art. La pâte doit fermenter trois jours, elle avait donc tout préparé. La cuisson sur le « mitad », un grand disque plat, demande une dextérité folle : il faut verser la pâte en un cercle parfait de l'extérieur vers le centre. Maman a réussi au deuxième essai, tandis que je ratais lamentablement les miennes. Entre deux éclats de rire, Mariam nous servait du thé sucré aux clous de girofle.

Nous sommes ensuite repartis explorer les marchés spécialisés de Harar : tissus, vannerie, épices. Nous avons acheté des « mesobs », ces paniers traditionnels colorés où l'on sert le repas. Pour le déjeuner, nous avons testé le « foul », une purée de fèves avec du beurre, de l'œuf et du pain frais. À Harar, contrairement au reste du pays, on consomme beaucoup de pain de blé ressemblant à des baguettes, ce qui a offert une petite diversion bienvenue pour mes parents.

L'après-midi a été culturelle au musée Arthur Rimbaud. Le poète français a vécu ici à la fin du XIXe siècle, faisant commerce de café et d'armes. La maison, avec ses magnifiques vitraux et ses parquets, offrait une pause élégante. Le soir, retour à la gastronomie avec le « kitfo » : du bœuf haché cru, mélangé à du beurre épicé. Papa et moi avons tenté l'aventure (la viande était d'une fraîcheur absolue), tandis que maman a préféré la version « lebleb », légèrement saisie. Un goût intense et épicé. Nous avons dormi dans notre cosy « gey gar », bercés par les appels à la prière et les cris lointains des hyènes derrière les remparts.

Jour 5. Escapade en montagne et marchés fermiers

Le cinquième jour, nous avons pris la clé des champs vers les monts Kondomate. Les paysages de terrasses cultivées et de caféiers sont à couper le souffle. Dans un petit village, nous sommes tombés sur le marché fermier hebdomadaire. Aucun touriste, juste des échanges authentiques. Nous y avons déniché un miel sauvage sombre et épais, au parfum de fleurs des montagnes. Maman cherchait déjà comment en ramener plusieurs pots dans l'avion.

Nous avons déjeuné chez une famille d'agriculteurs. Un repas simple mais inoubliable : du « gomen » (des feuilles de moutarde braisées à l'ail et au gingembre) accompagné de « ayib », un fromage frais local. La fraîcheur du fromage équilibrait parfaitement le piment des légumes. Assis sur le sol couvert de paille, nous avons communiqué par gestes et sourires. Leur hospitalité était immense.

De retour à Harar, nous nous sommes accordé une pause devant les portes de la ville en savourant des « spriss », ces jus de fruits multicouches (avocat, mangue, papaye). C'est un dessert en soi, divin. Mes parents ont découvert l'avocat en version sucrée, une révélation. La soirée s'est terminée par l'achat de quelques bijoux en argent local avant de regagner notre maison d'hôtes sous une brise fraîche qui nous a obligés à sortir nos vestes pour la première fois.

Jour 6. Histoire ferroviaire et influence française

Retour à Dire Dawa, car mes parents souhaitaient flâner à nouveau sur ses larges boulevards. Cette fois, nous nous sommes concentrés sur l'histoire du chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba. Nous avons visité les anciens ateliers où sommeillent des wagons du début du XXe siècle, dans une atmosphère mélancolique. Pour remonter le moral des troupes, direction le restaurant de l'hôtel Buffet de la Gare, un lieu historique où dînait autrefois toute l'élite de passage.

La carte y propose un mélange surprenant de cuisine éthiopienne et française. Nous avons commandé un steak au poivre parfaitement exécuté, accompagné d'un vin local. Car oui, l'Éthiopie produit du vin très honorable dans la vallée du Rift. Quel choc culturel de boire un verre de vin et de manger un steak sous de hauts plafonds coloniaux en plein cœur de l'Afrique. Maman était ravie de retrouver le service à la française et les nappes blanches pour une soirée.

Après ce festin, nous sommes partis en quête de douceurs. Dire Dawa possède encore des pâtisseries héritées de l'époque française où l'on trouve d'excellents croissants. Nous avons fait le plein de biscuits au sésame. La soirée s'est terminée tranquillement à jouer aux cartes dans le hall de l'hôtel. Nous avons réalisé que ce voyage était autant une découverte gustative qu'un repos de l'âme. Le calme de l'African Village nous a une nouvelle fois offert une nuit paisible.

Jour 7. La quête du meilleur « kitfo » et visite des vannières

Le septième jour, nous nous sommes mis en tête de trouver le meilleur « kitfo » de la ville. Les locaux nous ont indiqué une adresse discrète dans un quartier résidentiel. Pas de menu, on ne vient que pour ce plat. Nous avons pris le « kitfo spécial », servi avec du « kocho », une galette à base de racine de faux bananier (ensète). Le goût est très particulier, fibreux, et demande un temps d'adaptation. Papa a adoré, maman est restée fidèle à son injera. Un déjeuner très épicé, arrosé de litres d'eau, mais au goût mémorable.

L'après-midi a été dédiée à l'artisanat dans une coopérative de femmes vannières. C'est un travail titanesque : elles utilisent des teintures naturelles issues de racines et d'écorces. Nous avons observé leurs doigts agiles créer des motifs géométriques complexes. Impossible de repartir les mains vides : une grande assiette murale pour moi et des dessous de plats pour maman. Une belle manière de soutenir la communauté locale.

Pour le dîner, nous avons choisi un endroit repéré plus tôt pour son « agazel » (chèvre). La viande, mijotée dans son jus avec des oignons et du piment, était d'une tendreté absolue. Les Éthiopiens sont passés maîtres dans l'art de la cuisson lente. Nous avons terminé la soirée dans un bar local au son de l'Ethio-jazz, ce mélange unique de gammes pentatoniques et d'instruments occidentaux. Nous étions totalement imprégnés par l'atmosphère de ce monde à part. La nuit fut courte, occupée à boucler nos valises pleines de trésors.

Jour 8. Dernier marché et bilan culinaire

L'avant-dernier jour a été consacré aux derniers achats. De retour au marché, mais cette fois en experts, nous avons acheté du café vert (maman veut tenter la torréfaction à la maison), des huiles pimentées et du cumin noir. Nous avons aussi trouvé de l'encens éthiopien, dont l'odeur restera à jamais liée à ce voyage. Le déjeuner fut un adieu savoureux au « shiro » et au « beyaynetu » que nous aimions tant.

Nous avons passé quelques heures au parc central de Dire Dawa, à observer les tortues et les paons. Un véritable oasis de paix. Nous avons beaucoup discuté de la manière dont notre perception de l'Afrique avait changé. Mes parents ont avoué qu'ils s'attendaient à plus de difficultés, mais qu'ils n'avaient reçu que de la chaleur et des découvertes incroyables. Nous avons commencé à chercher les recettes des plats goûtés, conscients qu'il sera difficile de les reproduire sans l'eau locale et la farine de teff, mais bien décidés à essayer.

Le soir, nous nous sommes offert un dîner de fête au restaurant de l'hôtel. Un assortiment géant de toutes les viandes goûtées durant la semaine, servi sur une montagne d'injera. Notre guide nous a rejoints et nous a conté des histoires sur les traditions locales toute la soirée. Un final émouvant. Nous nous sommes couchés comblés, avec un brin de nostalgie à l'idée que tout s'arrêterait le lendemain. Les bruits de la ville étaient devenus une mélodie familière.

Jour 9. Accord final et chemin vers la réflexion

Pour notre dernier jour, nous nous sommes levés à l'aube pour voir le soleil se lever sur l'air cristallin. Un moment de silence sur la terrasse avec une ultime tasse de café éthiopien. Nous avons déjeuné des restes de samboussas et de papayes incroyablement sucrées achetées la veille. En cette période, l'Éthiopie nous est apparue comme un pays à l'aube de grands changements, mais fermement ancré dans ses racines.

Après les adieux chaleureux au personnel de l'hôtel, nous avons fait un dernier arrêt dans une boulangerie pour acheter du pain chaud pour la route. En repassant devant les marchés familiers, nous saluions les gens qui nous étaient devenus presque proches. Ce voyage gastronomique a été une réussite totale : nous n'avons pas seulement mangé, nous avons appris l'histoire par le goût. Mes parents, sceptiques au départ, planifiaient déjà leur prochaine aventure : Oman ou l'Ouzbékistan ?

Ce séjour à Dire Dawa et Harar n'a pas été qu'une simple vacance, mais un événement familial majeur. Nous avons appris la patience (la cérémonie du café ne tolère aucune hâte), l'ouverture d'esprit (manger avec les mains est un plaisir) et avons confirmé que la cuisine est le meilleur pont entre les cultures. L'Éthiopie restera dans nos cœurs (et nos valises pleines d'épices) pour toujours. Nous partions déjà avec l'idée de cuisiner notre premier « doro wat » pour nos amis.

Écho des saveurs éthiopiennes : pourquoi c'était la meilleure décision

En regardant en arrière, je réalise que le choix de l'Est éthiopien était parfait. Loin des foules de touristes, tout ce que nous avons vu et goûté était authentique. Ce qui nous a le plus marqués, c'est le rapport des gens à la nourriture et à l'hôte. Pour un Éthiopien, nourrir un invité est un devoir sacré, accompli avec une telle dignité que l'on se sent membre de la royauté, même dans la plus humble cahute. Mes parents évoquent encore le goût du café au sel et la souplesse de l'injera. Nous avons compris que l'exotisme n'est pas forcément synonyme d'inconfort, mais simplement d'un autre rythme de vie auquel il faut s'accorder. Seule petite ombre au tableau : l'insistance de certains « guides » de rue, mais c'est un détail face à l'immensité des souvenirs positifs. Ce voyage nous a appris à chérir les choses simples : le pain frais, l'odeur des épices et le temps partagé. Désormais, nous ne viserons que ces voyages « profonds » où l'on ne se contente pas de regarder, mais où l'on ressent le monde par les sens. L'Éthiopie a été pour notre famille une véritable révélation que nous commenterons encore longtemps lors de nos dîners dominicaux.

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